Quelques pistes de réflexions

 

Travailler le dimanche, ouvrir le lundi

Limité depuis 1906 dans un ensemble de lois visant à réduire le temps de travail, le travail du dimanche concerne désormais de plus en plus de salariés (selon la DARES, 1 salarié sur 5 serait concerné). Les récentes évolutions législatives tentent d’étendre le travail dominical. De nombreuses études, recherches, ouvrages, etc. dont une étude récente de l'INSEE détaillent les enjeux sociaux et économiques du travail du dimanche.

Midi-ctes vous propose dans ce second bulletin d'information une approche par l'analyse des conditions de travail des effets du travail du dimanche sur l'activité des opérateurs. Cette analyse repose sur nos expériences et visent à fournir des pistes à toute personne concernée par l'amélioration des conditions de travail, la prévention des risques, et l'étude du travail réel.

Le travail du dimanche, une question sociale ?

La question du travail du dimanche s'inscrit dans la lignée de l'évolution du droit social et du droit du travail. De fait, le travail du dimanche concerne la réduction du temps de travail et de l'organisation de travail. Au niveau social, la présence d'un jour chômé collectif en semaine assure le cadre de ce qui a été enlevé par le taylorisme et le fordisme à savoir « la vie », puisque ces formes d'organisations visaient à permettre au salarié de « gagner sa vie », c'est-à-dire de gagner de quoi vivre en dehors des moments passés au travail. Le loisir étant dorénavant le moment de « la vie ».

Travail du dimanche et augmentation du temps de travail

L'extension récente du temps de travail, de façon souvent dissimulée (par exemple en ramenant du travail à la maison, par la consultation de mails ou en étant préoccupé par la dégradation des conditions de travail – le burnout étant en partie un envahissement de la sphère privée par le travail) ou non dissimulée (la pluriactivité, la réduction des congés supplémentaires, etc.) va de pair avec un double phénomène :

  • une volonté d'augmenter le temps de travail dans les entreprises afin de renouer avec le vieux rêve Tayloriste de « l'usine en fonctionnement permanent »
  • une concurrence exacerbée dans le commerce (notamment du fait de l'évolution des nouvelles formes de consommation). Dans ce secteur en effet, le travail du dimanche se double en plus d'une spirale négative liée à la concurrence. Les consommateurs ne consomment pas plus parce qu'un magasin est ouvert le dimanche : ils consomment en ce cas différemment.

Si dans un secteur donné un commerce s'ouvre le dimanche, la concurrence, de peur de perdre une partie de ce que le client va dépenser le week-end, affirme devoir aussi ouvrir le dimanche. Peut-on pour autant s'attendre à voir des embauches croissantes ? Une étude publiée sur le site de l'INSEE en 2016 affirmait : « Les études concluent en général à un effet négatif [du travail du dimanche] sur la productivité (diminution du nombre de clients par heure) ainsi qu’à un effet neutre ou marginal sur la croissance. »

A ce titre, le commerce constitue en quelque sorte un « cheval de Troie » de l'extension du travail du dimanche, ne permet pas des gains de productivité et ne serait donc pas à même de créer plus d'emplois.

Organisation, Activité de travail et travail du dimanche

Qui travaille le dimanche ?

En général, ceux qui travaillent le dimanche, ne sont pas les mêmes salariés que ceux qui travaillent en semaine.

  • Dans le commerce, on retrouve un certain nombre d'étudiants cherchant par une activité salariée un complément de revenu qui ne leur peut être fourni par les solidarités informelles (famille) ou institutionnelles (CROUS).
  • Les femmes aussi travaillent plus le dimanche.
  • Des salariés précaires
  • Les niveaux hiérarchiques sont en général abaissés puisque les cadres, en général, bénéficient du week-end.

Une coupure en termes de signification du travail ?

On peut se demander alors comment faire comprendre les enjeux du travail du lundi à des salariés forcés de seulement venir le week-end en sacrifiant une partie de leur vie sociale de fin de semaine. En somme, il y a une double coupure :

  • les salariés du week-end ne sont pas ceux du lundi
  • le sens conféré par les salariés travaillant le dimanche n'est pas identique à ceux travaillant en semaine, à commencer par ceux qui vont être présents le lundi.

Ainsi, la question de la qualité, de la tenue et de la maintenance de l'outil de travail ne peuvent être similaires. D'une part, parce que la signification du travail est différente, mais d'autre part, parce que les moyens alloués au travail (les contingences) ne sont pas non plus identiques.

Contingence de fins de semaine : les modes de régulation

En effet, les moyens alloués au travail le week-end et surtout le dimanche ne sont pas identiques à ceux qui sont alloués au travail « en mode continu » de la semaine.  Au niveau des inputs, des entrées de matières dans l'organisation : bien évidemment, le dimanche, une unité qui travaille (un supermarché par exemple) va être relativement isolée des autres organisations (en ne recevant pas de livraisons par exemple).

En cas de panne, le dépannage n'est pas toujours assuré : les équipes doivent donc faire face autrement aux pannes.

En l'absence de référents, les modes de régulation de l'activité et les modes de régulation collectifs vont devoir s'adapter. Ces collectifs sont obligés de réaliser ce qui est « juste nécessaire » au maintien d'une activité physiquement, psychologiquement et opérationnellement viable.

Contingences de fin de semaine : la dégradation

Par conséquent, vont apparaître deux types de dégradation principales :

  • une dégradation des stocks
  • une dégradation de l'outil de travail.

Et ces deux types de dégradations vont entraîner à leur tour un mode de travail dégradé pour les équipes arrivant le lundi. D'autant plus que, en l'absence des opérateurs ayant œuvré le week-end, les notes et consignes transmises par eux sont parfois difficiles à comprendre pour les opérateurs arrivant le lundi matin. En effet, ce n'est pas sans raisons que la transmission de consignes se fait en général, lors du passage d'une équipe à l'autre. Ces consignes ne sont pas toujours compréhensibles et doivent souvent être accompagnées d'explication de vive voix. Ce n'est pas possible entre un travailleur du dimanche et celui du lundi. Ce dernier est donc conduit à devoir réaliser un dur travail d'appropriation des consignes, si jamais elles sont présentes et suffisantes...

De notre expérience, le travail du dimanche a plusieurs impacts sur les organisations dans lesquelles il a lieu : il tend à provoquer une dégradation de l'activité du lundi car :

  • les stocks sont épuisés
  • le matériel est lui aussi épuisé et il manque d'entretien
  • le « juste nécessaire » qui sous-tend l'activité du dimanche conduit à une activité du lundi à être réalisée en mode dégradé.

L'impact du travail du dimanche n'est donc pas seulement mesurable en termes de santé physique sociale et psychologique sur les travailleurs du dimanche, mais aussi en termes d'impact sur les travailleurs du lundi.


Travail précaire et santé

Les impacts négatifs du travail précaire sur la santé peuvent être plus nocifs que le chômage.

On associe souvent chômage et santé dégradée, et il existe des preuves que le retour à l’emploi, après une période de chômage, est associé à une meilleure santé. Cependant, le travail dans des conditions défavorable est lui aussi associé à une mauvaise santé. Dès lors, qu’en est-il de la transition du chômage vers un emploi de mauvaise qualité, c’est-à-dire comprenant des facteurs de stress comme l’insécurité, un faible degré d’autonomie et un faible niveau de satisfaction liée au travail ?

D’une part, dans la littérature scientifique, le chômage est lié à de mauvais indicateurs en termes de santé. D’autre part, en général, la qualité de travail se réfère seulement à la mesure du niveau de satisfaction quand d’autres indicateurs existent tels que la sécurité de l’emploi et le niveau d’autonomie. En dépit de ces lacunes dans la recherche, les politiques gouvernementales affirment que le retour à l’emploi est dans tous les cas bénéfique pour la santé, qu’il a des effets contraires à ceux, néfastes, liés au chômage. Notons que si le chômage peut être cause d’une santé précaire ; une santé précaire peut à son tour accroître les probabilités de rester au chômage.

Les femmes avec de hautes qualifications vivant dans leur propre maison étaient les moins susceptibles de rester au chômage. Les adultes en mauvaise santé (avec notamment un IMC important, des prescriptions de médicaments en cours…) et qui étaient au chômage avant 2008 (année du début de la crise) étaient les plus susceptibles de rester au chômage.

Les chercheurs notent qu'il se dégage clairement une tendance l'apparition de signes de mauvaise santé chez les sujets qui effectuent un retour vers l’emploi dans les cas où cet emploi est de mauvaise qualité. Ceux qui effectuent un retour vers l’emploi dans des emplois de meilleure qualité avaient au contraire des indicateurs de santé plus favorables. Ceux qui demeurent au chômage tendent à avoir des indicateurs de santé (dont les indicateurs de santé mentale) plus défavorables. En se centrant sur certains indicateurs de santé physique et mentale, le retour vers l’emploi n’était pas toujours associé avec une mise à l’épreuve de la santé quel que soit l’emploi. Un emploi de bonne qualité est associé avec une mise à l’épreuve comparable au fait de rester au chômage ; mais les résultats de certains tests ne montrent pas de différences entre le fait de rester au chômage ou d’occuper un emploi de mauvaise qualité.

Les chercheurs ont donc trouvé peu de preuve qu’un retour vers l’emploi, lorsque cet emploi est de qualité médiocre, est associé à un niveau de santé meilleur, avec des marqueurs de stress restreints, comparé aux personnes demeurant au chômage. Au contraire, les indicateurs tendent à prouver que le retour à l'emploi à travers un emploi de mauvaise qualité est associé avec des facteurs de stress chronique supérieurs aux personnes restant au chômage. De plus il n’y a pas de preuve que les salariés sélectionnés dans des emplois de mauvaise qualité soient à la base en plus mauvaise santé. Intégrer un emploi (quelle qu’en soit la qualité) parait lié au fait d’être en meilleur santé que les personnes demeurant au chômage. Ainsi, le lien entre santé et sélection n’est pas à même d’expliquer pourquoi ceux qui sont embauchés vers des emplois de qualité médiocre ont des indicateurs de santé qui sont davantage défavorables que ceux qui demeurent au chômage. L’association entre marqueurs de santé et qualité de l’emploi a déjà été révélée par un certain nombre d’études. Ce qui est nouveau, dans cette étude, c’est le lien révélé entre l’emploi de mauvaise qualité et des indicateurs de santé médiocres. Ces résultats tendent à prouver le contraire de ce qui est pensé généralement, à savoir que tout travail est bon pour la santé – ce qui tendrait à être prouvé par l’augmentation des suicides durant la crise. Ce qui semblerait être un paradoxe pourrait s’expliquer par le système de mesure (la santé rapporté par les personne VS la santé telle que mesurée par différents tests réalisés par des infirmiers comme c'est le cas ici). Ceux qui intègrent un emploi de qualité restreinte ont des niveaux de santé mentale équivalente aux personnes demeurant au chômage ; néanmoins les premiers ont des indicateurs de santés physiques dégradées. Ces indicateurs ne se révèlent que lors d’analyses cliniques (lorsque des personnes sont malades) – ce qui ne veut pas dire qu’une personne se sentant en bonne santé n’ait pas des indicateurs de santé dégradés. Il y a donc une disjonction entre perception de sa propre santé et sa santé effective. Lorsqu’une personne occupe un emploi de mauvaise qualité les indicateurs vont se dégradant, jusqu’au point de déclencher des pathologies : c’est alors que la personne se dit en mauvaise santé. Et ces pathologies ne sont pas identiques à ceux à l’œuvre en cas de suicide ou de mort violente associées au chômage au cours de période de récession. Il s’agit ici d’une observation, il n’est pas possible d’affirmer des liens de cause à effet.

Nous avons tenté de montrer que le recrutement n’est pas lié à la santé, mais d’autres facteurs pourraient être à même de mieux mettre en évidence d’éventuels liens. De surcroît, l’étude n’ayant au début pas mesuré certains indicateurs dans le temps, il n’est pas possible de conclure quant à certaines évolutions survenant au niveau de ces indicateurs. Quoiqu’il en soit, nous ne pouvons conclure qu’en dépit de la croyance répandue qu’un emploi, quel qu’en soit la qualité, est bon pour la santé, et qu’il vaut mieux travailler que rester au chômage quel que soit le travail, il n’y a aucune preuve donc qu’un travail de mauvaise qualité soit effectivement favorable au maintien d’un bon état de santé. Cette étude prouve au contraire que des personnes intégrant un emploi de mauvaise qualité tendent à avoir des indicateurs de santé moins favorables que ceux qui demeurent au chômage. Et le fait d’être sélectionné vers un emploi de mauvaise qualité n’est pas lié avec l’état de santé initial. La qualité du travail ne peut manquer d’être considérée au regard du succès de l’intégration des chômeurs, et parait avoir d’importantes implications sur la santé et le bien être des salariés nouvellement embauchés.

L'article scientifique complet est disponible sur ce lien.

 

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