Un emploi de mauvaise qualité peut-être plus nocif que le chômage

Voilà un article qui intéressera tous ceux qui dans leur fonction ou leur mandat sont amenés à réflechir sur les conditions de travail, ou sur la qualité de l'emploi, comme l'égalité professionnelle. 
 
Retour à l'emploi, qualité de l'emploi, santé et biomarqueurs de charges allostatiques : recueil de données au cours d'une étude longitudinale auprès de ménages britanniques. 
Le texte suivant est une traduction non exhaustive de l'article Re-employment, job quality, health and allostatic load biomarkers: prospective evidence from the UK Household Longitudinal Study. Certaines précisions médicales n'ont pas été retranscrites. Nous vous invitons à lire l'article entier ici https://academic.oup.com/ije/article/doi/10.1093/ije/dyx150/4079898/Re-employment-job-quality-health-and-allostatic
 
On associe souvent chômage et santé dégradée, et il existe des preuves que le retour à l’emploi, après une période de chômage, est associé à une meilleure santé.
Cependant, le travail dans des conditions défavorables est lui aussi associé à une mauvaise santé.
Dès lors, qu’en est-il de la transition du chômage vers un emploi de mauvaise qualité, c’est-à-dire comprenant des caractéristiques telles que des stresseurs (facteurs de stress) comme l’insécurité, un faible degré d’autonomie et un faible niveau de satisfaction liée au travail ?
L’objectif de cette enquête est d’éviter les biais méthodologiques qui pourraient être dus à des facteurs liés à l’humeur ou à la personnalité – des indicateurs dont la mesure dépend de réponses faites par les sujets en fonction du contexte où ils se trouvent. Pour ce faire, les chercheurs ici se sont centrés sur la mesure d’indicateurs biologiques dont les mesures ne sont pas nécessairement en corrélation avec ces items auxquels répondraient des personnes (en se positionnant sur une échelle par exemple
D’une part, dans la littérature, le chômage est lié à de mauvais indicateurs en termes de santé. D’autre part, en général, la qualité de travail se réfère seulement à la mesure du niveau de satisfaction quand d’autres indicateurs existent tels que la sécurité de l’emploi et le niveau d’autonomie.
En dépit de ces lacunes dans la recherche, les politiques gouvernementales affirment que le retour à l’emploi est dans tous les cas bénéfique pour la santé, qu’il a des effets contraires à ceux, néfastes, liés au chômage.
Notons que le lien entre santé et emploi est bidirectionnel : le chômage peut être cause d’une santé précaire, mais une santé précaire peut à son tour accroître les probabilités de rester au chômage. Les recherches centrées sur les liens entre chômage et santé doivent donc aussi prendre en compte les processus de sélection des salariés. Les facteurs de sélection liés à la santé sont importants : de fait, la santé peut constituer une barrière pour le retour à l’emploi.
Le but de cette étude était d’examiner le lien entre des situations de transition professionnelle avec la santé et des indicateurs biologiques de stress (étude réalisée auprès de travailleurs britanniques). Nous étions particulièrement intéressés par comparer la santé de ceux qui restent au chômage avec ceux qui intègrent des emplois de qualité médiocre, et d’examiner s’il y avait une sélection basée sur une santé positive (VS négative) sur des emplois de bonne qualité (VS de mauvaise qualité).

Méthode :

Il s’agit d’une étude longitudinale sur plus de 100 000 personnes dans plus de 40 000 foyers de Grande-Bretagne, réalisée en plusieurs séquences à partir de 2009 (vague 1). En 2010-12 (Vague 2), les sujets étaient invités à participer à une enquête conduite par des services d’infirmerie mesurant des facteurs physiologiques par le biais de prise de sang notamment. Un échantillon représentatif de 15 591 adultes a accepté de participer à cette enquête. Plus de 10 000 ont accepté de donner un échantillon de sang.
Résultats :
Une douzaine de marqueurs biologiques ont été étudiés au cours de cette étude (dont les niveaux de triglycérides et d’insuline, le rythme cardiaque, la pression artérielle, le cholestérol, le ratio poids-taille, etc.).
Au niveau de la qualité de l’emploi, étaient mesurés, par le biais d’échelles, la satisfaction au travail, l’anxiété au travail (6 items), l’autonomie au travail (5 items), l’insécurité liée aux perspectives de travail, et le niveau de salaire.
Les cinq variables précédentes ont permis de créer une échelle de qualité de transition vers l’emploi permettant de discriminer quatre groupes de sujets :
-Ceux qui restent au chômage
-Ceux qui sont employés dans de bonnes conditions
-Ceux qui sont employés avec une seule variable (parmi celles citées ci-dessus) de faible niveau
-Ceux qui sont employés avec deux variables au moins à des niveaux critiques

Covariance :

Plusieurs autres variables étaient prises en compte au cours de cette étude :
L’âge, la couleur de peau (noir-non noir), le nombre d’enfants au sein du ménage et la taille de celui-ci, le temps passé au chômage depuis le dernier emploi occupé, le niveau de qualification, le mode d’occupation du logement (locataire, propriétaire), la situation familiale, l’IMC, la présence de maladies cardiovasculaires ou de diabète, la présence de maladie grave, un score issu d’un questionnaire de santé, le nombre de médicaments prescrit.
Une analyse prenant en compte l’ensemble de ces variables a été réalisée avec des pondérations prenant en compte les non-réponses à certains items.
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Résultats :

Les premiers résultats montrent que les sujets les plus âgés tendent à être au chômage depuis plus longtemps, et leur transition vers l’emploi se fait dans de moins bonnes conditions (6% seulement des 50-75 ans ont une reprise du travail au sein d’emplois de bonne qualité). Les femmes avec de hautes qualifications vivant dans leur propre maison étaient les moins susceptibles de rester au chômage. Les adultes en mauvaise santé (avec notamment un IMC important, des prescriptions de médicaments en cours…) et qui étaient au chômage avant 2008 (année du début de la crise) étaient les plus susceptibles de rester au chômage.
Il se dégage clairement une tendance à un niveau allostatique plus fort (signe de mauvaise santé) chez les sujets qui effectuent un retour vers l’emploi dans les cas où cet emploi est de mauvaise qualité. Ceux qui effectuent un retour vers l’emploi dans des emplois de meilleure qualité avaient au contraire des indicateurs de santé plus favorables. Ceux qui demeurent au chômage tendent à avoir des indicateurs de santé (dont les indicateurs de santé mentale) plus défavorables.
En se centrant sur certains scores (SF-12 santé physique et mentale), le retour vers l’emploi n’était pas toujours associé avec une mise à l’épreuve de la santé quel que soit l’emploi. Un emploi de bonne qualité est associé avec une mise à l’épreuve comparable au fait de rester au chômage ; mais les résultats de certains tests (SF-12) ne montrent pas de différences entre le fait de rester au chômage ou d’occuper un emploi de mauvaise qualité.
En résumé cette étude prouve que, comparé à des adultes qui n’occupent pas d’emploi, les anciens chômeurs occupant désormais un emploi de qualité médiocre, présentent des risques au niveau des indicateurs de santé. Au demeurant, nous n’avons pas trouvé de corrélation entre l’état de santé et le type d’emploi dans lequel une personne est recrutée. Les sujets consultés au début de l’enquête, quel que soit leur niveau de santé initiale, avaient une tendance égale à être recrutés vers des emplois de bonne ou mauvaise qualité.

Discussion :

Nous n’avons donc trouvé que peu de preuve qu’un retour vers l’emploi, lorsque cet emploi est de qualité médiocre, est associé à un niveau de santé meilleur, avec des marqueurs de stress restreints, comparé aux personnes demeurant au chômage.
Au contraire, les indicateurs tendent à prouver que le retour vers un emploi de mauvaise qualité est associé avec des facteurs de stress chronique supérieurs aux personnes restant au chômage.
De plus il n’y a pas de preuve que les salariés sélectionnés dans des emplois de mauvaise qualité soient à la base en plus mauvaise santé. Intégrer un emploi (quelle qu’en soit la qualité) parait lié au fait d’être en meilleur santé que les personnes demeurant au chômage. Ainsi, le lien entre santé et sélection n’est pas à même d’expliquer pourquoi ceux qui sont embauchés vers des emplois de qualité médiocre ont des indicateurs de santé qui sont davantage défavorables que ceux qui demeurent au chômage.
L’association entre marqueurs de santé et qualité de l’emploi a déjà été révélée par un certain nombre d’études. Ce qui est nouveau, à travers cette étude, c’est le lien révélé entre l’emploi de mauvaise qualité et des indicateurs de santé médiocres. Ces résultats tendent à prouver le contraire de ce qui est pensé généralement, à savoir que tout travail est bon pour la santé – ce qui tendrait à être prouvé par l’augmentation des suicides durant la crise. Ce qui semblerait-être un paradoxe pourrait s’expliquer par le système de mesure (la santé rapporté par les personne VS la santé telle que mesurée par différents tests réalisés par des infirmiers).
Ceux qui intègrent un emploi de qualité restreinte ont des niveaux de santé mentale équivalente aux personnes demeurant au chômage ; néanmoins les premiers ont des indicateurs de santés physiques dégradées.
Ces indicateurs ne se révèlent que lors d’analyses cliniques (lorsque des personnes sont malades) – ce qui ne veut pas dire qu’une personne se sentant en bonne santé n’ait pas des indicateurs de santé dégradés. Il y a donc une disjonction entre perception de sa propre santé et sa santé effective. Lorsqu’une personne occupe un emploi de mauvaise qualité les indicateurs vont se dégradant, jusqu’au point de déclencher des pathologies : c’est alors que la personne se dit en mauvaise santé. Et ces pathologies ne sont pas identiques à ceux à l’œuvre en cas de suicide ou de mort violente associées au chômage au cours de période de récession.
Il s’agit ici d’une observation, il n’est pas possible d’affirmer des liens de cause à effet. Nous avons tenté de montrer que le recrutement n’est pas lié à la santé, mais d’autres facteurs pourraient être à même de mieux mettre en évidence d’éventuels liens.
De surcroît, l’étude n’ayant au début pas mesuré certains indicateurs (au cours de la vague 1), il n’est pas possible de conclure quant à certaines évolutions survenant au niveau de ces indicateurs.
Quoiqu’il en soit, nous ne pouvons conclure qu’en dépit de la croyance répandue qu’un emploi, quel qu’en soit la qualité, est bon pour la santé, et qu’il vaut mieux travailler que rester au chômage quel que soit le travail, il n’y a aucune preuve donc qu’un travail de mauvaise qualité soit effectivement favorable au maintien d’un bon état de santé.
Cette étude prouve au contraire que des personnes intégrant un emploi de mauvaise qualité tendent à avoir des indicateurs de santé moins favorables que ceux qui demeurent au chômage. Et le fait d’être sélectionné vers un emploi de mauvaise qualité n’est pas lié avec l’état de santé initial. La qualité du travail ne peut manquer d’être considérée au regard du succès de l’intégration des chômeurs, et parait avoir d’importantes implications sur la santé et le bien être des salariés nouvellement embauchés.
 
Si vous souhaitez lire la version complète en langue anglaise :
Tarani Chandola, Nan Zhang; Re-employment, job quality, health and allostatic load biomarkers: prospective evidence from the UK Household Longitudinal Study, International Journal of Epidemiology, , dyx150, https://doi.org/10.1093/ije/dyx150
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